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Un pays complexe et subtil, blessé mais vivant

Publié le 22/10/2021
Chargée d’une mission de coordination de projet au Cambodge, Lyadaine a été émue par la découverte d’un pays qu’elle a sillonné entre monde urbain et monde rural, en faisant de nombreuses rencontres.

En arrivant au Cambodge pour ma mission avec les MEP, je connaissais peu ce pays. Il avait même fallu que je regarde sur une carte pour me faire une idée de l’endroit exact où il se trouvait en Asie, c’est dire ! En me documentant avant de partir et à mon arrivée, je pensais en connaître beaucoup sur son histoire, le drame de la période des Khmers rouges, la pauvreté, le fameux sourire cambodgien qui cache tellement de choses, mais, pendant cette mission, j’ai découvert un pays bien plus complexe et beau, tout en subtilité et en contraste !

Mener une mission pendant la Covid-19, ce n’est pas forcément facile : entre les confinements qui arrivent puis reviennent, les restrictions de déplacement, le climat tendu, la solitude aussi au début car il y a peu de volontaires sur place et, d’un point de vue pratique, le masque à porter quand il fait 35 °C dehors ! Mais rester davantage sur place, même si cela empêche de voyager pour découvrir d’autres régions, permet de vivre davantage de rencontres et de découvrir réellement, loin de mes repères et de mes certitudes, ce pays magnifique.

Messe des Cendres à la paroisse de l’Enfant Jésus.

Villages pauvres

Le groupe des volontaires MEP au Cambodge : Jacques, Marie, Lyadaine et Thibault.

La mission pour laquelle le volontariat des MEP m’a envoyée possède une grande partie sur le terrain dans les villages pauvres entourant Phnom Penh. Avec un assistant social khmer, nous nous rendons dans les villages de pêcheurs des provinces, aux alentours, pour distribuer des bourses d’études aux enfants, des aides pour construire des installations sanitaires ou améliorer l’accès à l’eau potable.

Nous intervenons aussi dans des écoles en finançant des institutrices maternelles, et en faisant des interventions sur l’hygiène, l’environnement. Il faut se rendre dans les villages, visiter les classes, parler avec les familles et prendre le temps de les écouter pour comprendre leur situation. Quand on visite les familles, c’est aussi le moment de discuter de ce qui n’a pas de lien direct avec l’aide apportée : de choses simples comme la cuisine, les enfants, les traditions, le bébé qui grandit et commence à parler, etc. C’est le moment de rire ou de compatir avec les personnes aussi, de manger avec elles, de faire la sieste après le repas dans le hamac à côté de la maison. C’est ici que j’ai découvert ce premier contraste entre le sourire affiché qui rassure et qui masque la douleur et la difficulté de la vie ; mais aussi un contraste entre cette pauvreté immense et, en même temps, cette générosité et cette joie si simples des familles qui accueillent à bras ouverts dans leur foyer et à leur table.

Blessures douloureuses

Parfois, lors des tournées, nous nous arrêtons pour parler avec des professeurs, jeunes ou vieux, qui nous invitent sur la route autour d’une table dans des cafés en pleine campagne. Nous commençons à raconter des souvenirs et à parler un peu français, un petit reste de leur enfance : ils étudiaient au lycée français de Phnom Penh avant l’arrivée des bombes et des Khmers rouges, dont ils ne parlent pas, comme d’un accord tacite. Puis, nous parlons des mariages, de la famille, de l’actualité du Cambodge. En échangeant ainsi avec les per- sonnes plus âgées, j’entrevois encore autre chose : une blessure atrocement douloureuse, inimaginable, qui marque encore le comportement de toute cette génération et de la suivante, qui contraste très fort avec une volonté farouche de l’oublier, de passer à autre chose. Une volonté de se concentrer sur l’avenir.

Les étudiants en foyer ou les jeunes professionnels qui habitent autour de la paroisse me parlent parfois de leur enfance, de leur famille sou- vent déchirée, de leurs frères et sœurs qui, fréquemment, doivent arrêter les études pour commencer à travailler, ou de leur espoir qu’ils aient d’assez bonnes notes pour les suivre. Et, là encore, c’est un contraste que l’on découvre entre l’attachement profond et les rêves des Khmers pour le Cambodge, pour eux et leur famille, leur vif espoir d’un avenir meilleur et, en même temps, cette fatalité, ce karma qui fait accepter tant de choses, parfois en laissant un goût amer de décourage- ment. Et tous ces échanges ouvrent encore une fenêtre, tellement petite mais si lumineuse sur le pays et encore tant de contrastes !

Pays tout en contrastes

Le souvenir vivant de la gloire passée du Cambodge, que l’on retrouve dans tous les temples qui parsèment le pays – cet Angkor Wat si cher au cœur de tous les Khmers –, contraste avec le souvenir douloureux du siècle passé. Les paysages superbes des campagnes cambodgiennes, des monuments, des temples sont entourés de rivières de déchets. La vitesse avec laquelle les choses changent, les constructions se multiplient dans les villes, les travaux se lancent dans ce pays en reconstruction, contrastent avec le calme et le flegme des Khmers avec qui on apprend petit à petit à vivre plus sereinement ! Quel contraste aussi entre la modernisation rapide du mode de vie, et les traditions millénaires qui perdurent, toujours aussi vivantes, dans l’habillement, la danse, le chant, etc. La vie quotidienne simple et frugale n’empêche pas le soin apporté aux cérémonies et aux fêtes, comme par exemple les mariages où le faste réapparaît dans les tenues traditionnelles magnifiques, les repas, les lieux admirablement décorés.

Quel tableau fascinant apparaît alors ! Le tableau d’un pays complexe et subtil, blessé mais plus vivant que jamais, où la joie fleurit en tous lieux et où l’espoir domine et donne à tous la force de se battre pour toujours aller plus loin pour eux et leur famille. En partant en mission, je croyais savoir ce que j’allais apporter, ce que je partais faire. Mais peut-être que le fruit que l’on porte en mission est bien différent de ce qu’on imagine : parler, écouter, comprendre, donner juste de son temps, serait-ce aussi important que d’apporter une aide matérielle ? Aller donner des leçons de musique le soir à des enfants, chanter avec des jeunes, faire la cuisine avec eux, apprendre les danses khmères et pourquoi pas leur apprendre des danses françaises en retour, aider pour les devoirs, faire pousser des plantes devant le foyer, partir à l’aventure le week-end avec les jeunes chrétiens de la paroisse, quel bonheur !

Ce que j’aurais apporté ? Comment le savoir ou le mesurer ? Mais ce que le Cambodge m’a apporté : des rencontres et témoignages qui me rappellent l’essentiel, des leçons de vie. Je les garderai précieusement toute ma vie !

 

 

 

 

Lyadaine Bernard
Lyadaine Bernard, volontaire MEP
extrait de la Revue MEP n° 574, octobre 2021